Il fuyait tout le temps, on aurait dit un vieux robinet. Et moi qui me prenait pour son plombier. Même le jour de notre mariage il avait la tête ailleurs. Il devait déjà planifier notre divorce. Je ne sais pas pourquoi je l'ai épousé, sans doute par masochisme. Je crois bien que nous nous sommes aimés, même si je préfère l'oublier : ce gâchis est trop pénible. Il avait sans doute très envie de moi, et il a confondu désir et amour. Il était très passionné, il éjaculait tout le temps, partout, à toute vitesse. Je ne crois pas qu'il ait jamais su ce qu'aimer signifie. La curiosité, l'humanité, la générosité que cela implique (et pas seulement en pensions alimentaires). J'ai cru qu'il m'aimait parce qu'il me le répétait sans cesse mais tout ce qu'il voulait c'est que je dépende de lui financièrement de lui, il voulait me réduire en esclavage et au début j'aimais bien cette situation, parce que moi aussi j'ai cru que je l'aimais, comprenez vous? C'était un dangereux sentimental, "amoureux de l'amour", comme on dit, ce qui revient à dire : pas amoureux d'une personne mais d'une pose, d'une idée, d'un principe. Ce sont les pires pervers : ceux qui se croient purs mais préfèrent l'image d'un sentiment à un être humain. Cet amour-là, parfaitement puéril et joli comme au cinema, n'engendre que douleur et déception, personne n'y survit. C'est ravissant deux semaines, un mois, un trimestre, mais le réveil est épouvantable. Le plus terrible, c'est que des millions de gens sont intoxiqués par cette esthétique à l'eau de rose, et sans doute y ai-je moi aussi succombé, sinon comment aurais-je pu adhérer à de telles balivernes ? Quand nous faisions l'amour aussi, il n'était pas là. Il songeait sans doute à l'une de ses maîtresses. Quand il était avec une de ses maîtresses, il m'affirme qu'il pensait à moi ! C'était une expérience originale de coucher avec un schizophrène pareil ...
Je t'aime